FRArt Witching Interferences. Connecting to other frequencies, creating alternative pathsInterférences sorcières : entretien

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L’entretien qui suit a été réalisé à Bruxelles le 25 septembre 2020.

Aline Fares, Luce Goutelle, Camille Lamy, Emmanuelle Nizou et Fabrice Sabatier

 A/R Dans quelles circonstances est né le laboratoire « Désorceler la finance » qui vous réunit ?

L.G. Désorceler la finance est d’abord né d’une nécessité : se défaire de l’emprise de la finance sur nos corps. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce n’était pas quelque chose de conceptuel mais un sentiment qui venait des tripes. Sa naissance a d’ailleurs été marquée par un rituel de passage qui consistait à sortir de l’énergie de la contestation pour aller vers celle de l'enthousiasme de créer le monde que l’on désire voir advenir. Les liens entre la finance et la sorcellerie ont jailli comme on frotte deux silex ensemble. Notre recherche consistait à créer puis étudier les étincelles. L’envisager sous le spectre de la sorcellerie était un moyen de rompre avec la croyance que la finance est un domaine rationnel, mais aussi de convoquer et réunir nos forces vitales pour retrouver notre capacité d’agir.

F.S. Lorsque Luce, Aline et moi nous sommes rencontré.e.s, en 2017, nous interrogions tous trois les manières de reprendre la main sur le pouvoir financier depuis des points de vue différents, mais convergents. Emmanuelle, qui avait fondé l’ASBL Loop-s avec Luce, puis Camille, nous ont rejoints peu de temps après. Il y avait dès le départ l'intention de soumettre un projet à Art-Recherche : l'investigation, la création artistique et ses formes expérimentales et transdisciplinaires étaient au cœur de ce qui nous rapprochait. Au moment des premières discussions, je venais de lire La Sorcellerie capitaliste (2005) d’Isabelle Stengers et Philippe Pignarre pour m’aider à comprendre ce qui, au-delà des questions de compréhension, perturbe notre perception des données et des enjeux économiques. De son côté, Luce s’intéressait notamment à la gestuelle des traders, la liesse, la transe qui existent dans les salles de marché, avec ces montagnes d’écrans regardées comme des divinités et qui peut s’apparenter à un rituel magique. Autant de dispositifs qui nous mettent dans une situation de distance et de soumission face à quelque chose qui nous échappe. On s’est ainsi rendu compte que depuis nos positions respectives (arts visuels, arts de la scène, design, finance), on interrogeait ce sentiment que quelque chose d’ordre sorcier nous empêche de nous saisir du sujet de la finance. De plus, à cette époque, notre atelier se trouvait au 25e étage du World Trade Center, près de la gare du Nord, dans les anciens locaux de Dexia qui avait fait faillite pendant la crise de 2008. Le lieu était symboliquement chargé.

A.F. En parallèle, on parlait beaucoup de la colère ressentie dans les milieux militants et associatifs face aux déceptions et aux échecs répétés, alors que la situation économique, sociale et écologique était et demeure très préoccupante. On a commencé par tâtonner : on a organisé une première soirée sur les enjeux sorcellerie-finance ; on a fait des essais de rituel en bas des tours, pratiqué nos premiers désenvoûtements de portefeuille. C’est donc à cette période-là qu’on s’est construit, même si l’initiative première autour de la candidature à Art-Recherche n’a pas abouti…

E.N. Et puis on s’est saisi de l’occasion de la Nuit Blanche, qui portait justement sur les enjeux de pouvoir et qui avait lieu dans le Parc royal de Bruxelles, ce qui était intéressant symboliquement. C’est à cette occasion qu’on a réalisé nos premiers rituels de désenvoûtement de la finance et que nous nous sommes constitué.e.s en tant que collectif et laboratoire avec ce triple format : performance artistique, rituel sorcier et action politique.

C.L. Ensuite, on s’est demandé comment garder une trace des outils et des formes ayant subi une transformation magique au cours du rituel. On a constitué un « Cabinet de curiosités économiques » pour rassembler les objets, les émanations des rituels, qu’on a exposé pour la première fois fin 2017 et qui depuis s’augmente en permanence et prend des formes différentes en fonction des lieux où il est montré. La dernière édition est présentée actuellement à la Biennale de l’Image Possible à Liège, et pour la suite, on peut imaginer des contextes autres qu’artistiques.

E.N. Les objets ont plus un statut de curiosité que d’œuvre d’art. Ce qui est issu de nos productions, on les considère avant tout comme des choses à activer.

A/R Au-delà du livre fondateur de Stengers et Pignarre, quelles sont les références qui vous ont amenées vers le domaine de la sorcellerie ?

C.L. Il y a surtout Jeanne Favret-Saada, une anthropologue qui a travaillé sur la sorcellerie dans les années 1970, dans le bocage mayennais. Dans son livre Désorceler (2009), elle explique en quoi ce verbe ne signifie pas seulement se débarrasser du sort dans lequel on est pris, il suppose aussi qu’on utilise les sortilèges pour renvoyer le sort au sorcier adverse. C’est à la fois se libérer et contre-attaquer. Favret-Saada utilise plusieurs notions qui nous ont beaucoup inspiré.e.s, notamment au niveau esthétique et scénographique mais aussi au niveau des pratiques sorcières.

F.S. Désorceler, c’est devenu une méthode. Notre rapport à la finance n’est pas seulement idéologique. Ce n’est pas qu’on soit aveuglés ou qu’on n’ait pas compris. Comme disent Stengers et Pignarre, c’est vraiment notre corps qui est pris par les sorts du capitalisme. C’est pour ça qu’on s’attache, dans les rituels et les autres formats, à inclure le public, à faire avec lui, pour nous mettre collectivement en mouvement. On essaie de créer ce qu’on appelle un « égrégore », un esprit collectif.

L.G. Une référence fondatrice a aussi été l’étude de la méthode de communication « Open Outcry » historiquement pratiquée entre les agents de change dans les salles de marchés1.

F.S. Sinon, on est aussi allé chercher du côté des éco-féministes, de Starhawk, Donna Haraway, Silvia Federici, (Caliban et la Sorcière, 2017) ou des traités de magie du XVIe siècle de Giordano Bruno, notamment Des liens.

E.N. La figure de la sorcière nous intéresse par son incarnation des luttes féministes mais nous ne l’avons jamais vraiment utilisée en tant que telle. Ce qui nous intéresse, c’est plutôt la sorcellerie et la magie.

A/R Si votre collectif s’est construit à la faveur d’une première candidature à l’appel à projet d’Art-Recherche (dont la mission est désormais assumée par le FRArt), cela veut dire que vous avez d’emblée conçu votre travail sous la bannière de la « recherche » ?

A.F. Oui. La définition qu’on donne de notre collectif, c’est « laboratoire sauvage de recherches expérimentales ». Dès le départ, l’idée était de réunir finance, sorcellerie, art et action politique. Ce qui ne va pas de soi… La recherche en tant que série d’expérimentations est vraiment constitutive du collectif. De même que l’interdisciplinarité, étant donné nos parcours et pratiques assez différentes. Dès le premier rituel, on s’est ouvert à des anthropologues, des plasticien.ne.s, musicien.ne.s, militant.e.s, etc.

L.G. J’ajouterai que créer un laboratoire « sauvage » de « recherches expérimentales » était aussi une expérimentation en soi, celle d’interroger les formes de la recherche en questionnant les formats habituels de la recherche académique. C’était une manière d’expérimenter « dans le faire » une alternative à la financiarisation de la recherche qui menace ce secteur.

A/R Comment s’organise la structure ? Autour de votre noyau de fondatrices et fondateur ?

E.N. Désorceler la finance est porté par l’asbl Loop-s. À l’occasion du premier rituel, on était une trentaine de personnes. Pour rendre le projet pérenne, il a fallu effectivement qu’un noyau se constitue pour assumer les ambitions, les responsabilités, les tâches administratives et liées à la production, la recherche de financement, etc. Mais très rapidement, selon les formats, on a pu se reconnecter à d’autres. Justement, grâce au financement du FRArt, le collectif a pu s’ouvrir et se renforcer un peu plus. On est maintenant une douzaine de membres très actifs. La recherche est encore plus protéiforme.

L.G. La structure s’apparente davantage à un mouvement qu'à une architecture. Elle est envisagée comme un organisme vivant. C’est ainsi que toutes les activités ont été construites en épousant au maximum le contexte. La structure a fonctionné, dès le début, à géométrie variable en fonction des projets et de leurs tailles. L’implication de chacun.e a pu varier énormément. L’ambition de départ était que chaque personne qui participe d’une manière ou d’une autre à une activité du laboratoire devienne à son échelle chercheur ou chercheuse. Car il est important de rappeler que plus on est de personnes à désorceler la finance plus le désenvoûtement est actif.

A/R Justement, venons-en au projet que vous avez soumis au FRArt. Vous avez défini votre projet de recherche selon trois « lignes ». Comment ont-elles évolué au cours de l’année ?

F.S. La première ligne était appelée « De l’ivresse des chiffres à l’épaisseur des mots et des images ». On l’avait définie comme une recherche fondamentale, qui ne visait pas directement un format. Après deux ans passés à enchaîner les projets, l’idée était de s’arrêter et de se poser des questions sur les mots et les images qu’on mobilisait. On sait que les mots en sorcellerie ont un pouvoir fabuleux. On avait besoin de préciser les choses. C’est ce qu’on a fait toute l’année, et ça a trouvé une forme provisoire, à la Biennale de l’Image Possible, sous la forme d’un « Glossaire ». Le glossaire d’un futur et hypothétique « Grimoire » qui pourrait rassembler nos méthodes de travail. Un manuel pour diffuser et transmettre nos outils. On voulait aussi porter la recherche sur les images et les sons par lesquels on accède à la finance, et on a pour cela travaillé sur les chroniques boursières, leur performativité, et leur détournement avec pour objectif de créer ces « interférences sorcières » qui font l’objet de la recherche. Quant aux images, on a travaillé avec les étudiants de St-Luc (Bruxelles), à travers différents ateliers comme celui de dessin de billets de banque, à la main, pour interroger et expérimenter notre relation à l’argent et à sa matérialité. Mais plus largement, ce sont les images mentales que nous souhaitons renouveler et qui sont centrales, aussi bien dans le Glossaire, la cartomancie ou les rituels.

L.G. La ligne de recherche « Pérégrinations, dérives et immersions au cœur de la matrice » est celle qui a le plus évolué par rapport aux intentions initiales. Les enjeux de cette ligne de recherche sont restés au cœur de nos préoccupations mais ont pris des formes alternatives. Ainsi au lieu de tenter de suivre le chemin de la ligne droite entre deux antennes de trading à haute fréquence comme s’il s’agissait de mimer la trajectoire des transactions financières, nous avons pris le parti d’avancer en dessinant un tracé sinueux. Comme si on dessinait littéralement la courbe d’une interférence sur une carte. Nous avons pu mesurer que se confronter physiquement à la finance était beaucoup plus ardu que ce que nous pouvions imaginer. Nous avions largement sous-estimé le poids psycho-politique de s’atteler à un tel défi. Soudain, il s’agissait d’éprouver dans notre chair l’épuisement qu’opère la financiarisation de notre société sur le vivant. Être en prise directe avec la finance est petit à petit devenu insoutenable. Comment tenir debout quand vous êtes traversé.e.s par des transmissions incessantes d’ordres d’achats et de ventes ? Comment mettre un pied devant l’autre quand tout devient surveillé, chiffré ?

C.L. Pour la ligne C, « Voiles cartographiques. Rendre visible l’invisible », on s’est basé sur le livre d’Alexandre Laumonier, 4 (2019), qui parle de ce territoire tendu entre Londres et Francfort. Il a servi de support pour un workshop avec les étudiant.e.s en graphisme de St-Luc. On leur a proposé de réfléchir sur cette ligne de trading à partir d’outils de visualisation et cartographie, et de chercher des manières de s’en saisir. Certains ont décidé de travailler sur la ligne dans son ensemble, d’autres ont préféré se focaliser sur des points précis, parfois à partir de leurs expériences personnelles, d’autres ont proposé des détournements de la ligne de trading à haute fréquence, de la saboter par l’imaginaire. Notre idée était de faire une proposition de cartographie plus générale, à partir de cette matière construite par les étudiant.e.s. C’est là qu’est intervenue la Covid…

F.S. Plutôt que de nous pencher sur ce large territoire que parcourt la ligne de trading haute fréquence entre Londres, Bruxelles et Francfort, on a été contraint de regarder plus localement. Le trading haute fréquence est ainsi passé d’un sujet de recherche à un enjeu méthodologique à renverser. À la vitesse, la ligne droite, la désincarnation, nous avons opposé le temps long, le détour et les corps. Un détour que nous avons pris est celui des enjeux de financiarisation du logement à Bruxelles, qui interrogent l’organisation locale de l’espace et les corps qui l’habitent. À partir de données de différentes origines nous allons travailler autour de l’idée du « microcosmogramme » afin de faire apparaître des liens entre des expériences individuelles du logement ou du manque de logement avec des politiques publiques ou stratégies financières à grande échelle.

E.N. Pour être honnête, cette expérience de la Covid, outre qu’elle a cessé les activités de certains, nous a forcé.e.s à agir plus directement et à faire face au contexte, en tant qu’habitant.e.s de Bruxelles. Tous et toutes, à notre échelle, on s’est impliqué.e.s dans des luttes pour pallier les besoins de première nécessité ou d’accès aux droits fondamentaux. Ça fait partie de l’ADN et du positionnement artistique du laboratoire. Quand quelque chose nous touche, c’est difficile de rester dans sa bulle. On commence seulement à prendre distance avec ce qui s’est passé.

A/R Le choix de relocaliser la recherche est bien compréhensible, ne fût-ce que par la contrainte physique du confinement et de ses suites. Mais comment avez-vous connecté cette nouvelle thématique du logement à celles déjà nombreuses du projet initial, et notamment l’aspect sorcier ?

A.F. Sur la ligne Londres-Francfort, tout se calcule à la nanoseconde, mais tout au long de la ligne, il y a des creux, des pics et des concentrations de capital, des espaces de lutte, etc. Des écrits de géographes en finance montrent bien à quel point les immeubles de bureau et de logement sont des endroits où se fixe le capital, notamment dans des situations de crise et de panique comme celles qui s’enchaînent depuis 2008. Cette fixation du capital est particulièrement visible dans des capitales comme Londres, Francfort, Bruxelles. C’est pour ça que le logement est apparu comme un thème intéressant, un prisme pour aborder certaines questions de notre recherche, avec ces enjeux de cartographie, de cosmologie, etc.

A/R Concrètement, comment s’est amorcée la recherche sur cette thématique immobilière ?

A.F. Pour l’instant, c’est une recherche qui s’inscrit dans un travail avec des militant.e.s, chercheurs et chercheuses, architectes et géographes. On a commencé à travailler sur des représentations, des cartographies des luttes, des réseaux de résistance. Début septembre, on a animé un atelier à La Bellone, « L’art et la manière d’approcher son propriétaire pour lui demander une baisse de loyer ». Dans trois semaines, on va travailler avec des militant.e.s du secteur du logement sur des « réouvertures d’imaginaire », avec notamment un atelier de création de titres de journaux du Jour d’après sur ces enjeux de logement.

E.N. Le Jour d’après, ce sont les nouvelles qu’on aimerait voir apparaître à la une des journaux… et qui sont placardés à la fin des rituels.

C.L. Il faut dire aussi que, de manière générale, le logement a toujours été un sujet de rituel. C’est un des premiers et des plus répétés que l’on ait réalisé. On avait par ailleurs un projet de rituel de désenvoûtement à Herstal, qui devait porter sur le logement. Il était prévu en juin, avec une résidence en mai, et là encore, ça a été annulé.

A/R Quelles ont été les autres conséquences de la crise sanitaire sur votre recherche ?

A.F. Au début du confinement, il y a eu un moment de sidération. Pendant la deuxième quinzaine de mars, on ne s’est pas parlé. Quand on a recommencé à travailler ensemble, on a découvert comme tout le monde les plateformes de visioconférence. Ce qui est beau, c’est qu’on a pu réintégrer des gens du collectif qui n’habitent pas à Bruxelles. On s’est rendu compte aussi que le travail sur le Glossaire pouvait se faire dans ce cadre-là. La crise sanitaire a sans doute renforcé le travail sur cette ligne A…

A/R Comment s’est déroulé le processus de sélection et de rédaction ?

C.L. On a fait trois familles de mots : ceux de la finance, de la sorcellerie et de l’action-création. On a d’abord listé les mots qui nous traversent, qui nous préoccupent, ceux qu’on utilise le plus, aussi, dans nos pratiques au sein du laboratoire. Ensuite, pour la rédaction, à chaque mot s’inventait une nouvelle méthode : c’était la part d’expérimentation et de recherche. Certaines définitions commençaient individuellement avant d’être remises en débat, d’autres directement de façon collective. Certains mots comme magie ou sorcellerie importent beaucoup pour le laboratoire et on a eu besoin de trouver une définition vraiment adaptée à notre pratique. C’était difficile. Donc on est passé par le dessin, chacun.e soumettant des schémas sur ce qu’est et ce que fait la sorcellerie. Ensuite, on les a commentés, on est passé des dessins aux mots.

A.F. Sur « magie » et « sorcellerie », on a passé une près d’une journée. Et ils ne sont toujours pas finis… La « dette », ça a pris une après-midi entière ! Chaque fois, on ne cherchait pas seulement à donner un sens, mais à faire en sorte que la définition soit désorcelante, qu’elle nous désenvoûte, et qu’elle renvoie le pouvoir à l’envoyeur.

C.L. Le texte dépend aussi du support sur lequel est diffusé le Glossaire. Par exemple, on a reçu l’invitation de publier une partie dans le dernier numéro de la revue Papier-Machine. Les définitions ne devaient pas être trop longues. Il fallait que les lecteurs comprennent en quelques mots les enjeux. Tandis que pour l’exposition à la BIP de Liège, c’était encore différent. Et ça le sera encore pour la version radiophonique. La définition est toujours retravaillée, redécoupée.

A/R Quelle forme avez-vous donnée au Glossaire dans l’exposition de Liège ?

F.S. Les définitions du Glossaire sont imprimées avec une imprimante thermique, comme pour les tickets de caisse. Ces rubans sont installés de manière à jaillir, s’écouler d’un pilier. L’installation fait trois mètres de haut. Sur chaque ruban, il y a un parcours de mots, des renvois. On a volontairement pris le parti d’un format assez pauvre. Notamment parce que c’est un état des lieux provisoire.

C.L. C’est très volatil. Quand quelqu’un passe à côté, les rubans s’envolent, ça paraît vivant.

A.F. Le côté éphémère de cette impression, avec certains papiers partiellement blancs, a aussi une dimension d’invitation. Et il faut dire aussi que l’expo se trouve dans un ancien centre commercial.

A/R Quelle suite allez-vous donner à ce Glossaire ?

A.F. En discutant par visioconférence pendant le confinement, on s’est dit que ça marchait bien de façon sonore. De là est venue l’idée de faire une émission radio. On devrait produire cinq épisodes autour du corps : le corps qui se nourrit, le corps qu’on soigne, qui vieillit… Derrière se posent évidemment les questions alimentaire, de la santé, etc. C’est une manière de rendre cette recherche audible et praticable, et de la partager, surtout.

F.S. Un autre aspect de ces enregistrements, c’est d’amener notre méthode de travail sur le vocabulaire dans la vraie vie, là où c’est nécessaire. On va notamment aller dans des homes pour travailler avec des personnes âgées sur les mots dont elles auraient besoin pour décrire ce qui leur est arrivé, notamment dans le cadre du confinement. On va rencontrer les responsables de maison de retraite pour entendre les injonctions qu’ils ou elles ont reçues pour enfermer les résident.e.s. On va interroger la financiarisation des maisons de retraite via le prisme du vocabulaire, le but étant à nouveau de se réapproprier le langage. On ne veut pas s’en tenir aux mots qui nous abîment. C’est pour ça que dans notre Glossaire, il y a des néologismes. Les mots nous manquent et on a besoin d’en inventer pour qualifier ce qui nous arrive.

A/R Au final, quelle place aura prise la notion d’interférence présente dans le titre de votre recherche ?

A.F. Elle a été assez centrale. En travaillant sur les mots « usés » de la finance pour raconter autre chose, on interfère avec le sens dominant, avec cette petite musique de fond. On cherche à déplacer l’usage de certains flux qui viennent du pouvoir et de la finance, comme on l’a fait avec les chroniques boursières, par exemple, en introduction à notre workshop avec les étudiant.e.s. Il s’agit d’interférer avec les ondes du trading à haute fréquence en les brouillant et en émettant sur d’autres fréquences. Les formes radiophoniques que nous explorons aujourd’hui viennent de ces questionnements : la forme radiophonique du Glossaire, et la forme « radio-active » du rituel de désenvoûtement de la finance. Tous ont été créés dans le cadre de la recherche.

F.S. Il y a quelque chose qui nous intéressait dans le livre de Laumonier, c’est que les informations boursières transmises à des microsecondes peuvent être perturbées par du brouillard. Le brouillard peut créer de la friture sur les ondes.

A.F. D’ailleurs, dans le travail sur le Glossaire, les mots « interférence » et « friture » nous sont apparus comme particulièrement féconds, tout comme l’exploration des mots « brouillard » et « brouillage » qui nous ont menés à la création de « brouillarge », à la nécessité de « nous débrouiller », de nous défaire de ce qui brouille notre vue, nos corps et qui pèse si lourd sur nos existences, pour retrouver de la force, nous remettre en mouvement et ouvrir nos imaginaires, comme l’annonce notre manifeste.

L.G. La notion d’interférence a pris une place centrale dans la recherche de mon point de vue et m’a amené à reconsidérer profondément nos manières de faire au sein de Désorceler la finance. Les interférences n’étaient pas là où je les attendais, du côté de la recherche intellectuelle, de la technicité radiophonique ou de l’arpentage de territoires meurtris par la finance mais du côté de la terre, des plantes sauvages, de la musique de l’âme.

1 Notre principale source d’information à ce sujet était le site internet : https://tradingpithistory.com